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Radiographie d'un accompagnement

 

Radiographie d’un accompagnement.
« Toutes les vicissitudes de notre vie sont des matériaux dont nous pouvons faire ce que nous voulons » Novalis (Hymnes à la nuit).
« La traduction est un exercice de reconnaissance, de gratitude envers l’autre que nous rendons accessible à nous –mêmes, de quoi lui rendre sa particularité » André Markowicz (France Culture, la Grande Table 28.10.2015).

 

Moment 1 « arrivée au CHRS »

Il y avait eu un entretien de préadmission avec la famille et leur référente sociale du CADA, suivi de l’admission avec signature du contrat de séjour. Depuis une semaine, j’étais mobilisée autour de ces différentes étapes et organisation du déménagement de la famille A, composée de 2 parents et 3 enfants de 8, 4 et 3 ans. Nous étions arrivés, Thomas notre apprentis éducateur spécialisé et moi, au pied de cet immeuble de la Meinau où nous attendait la famille dans une effervescence laborieuse. Je savais que cette famille avait été orientée à Strasbourg, il y a 7 mois, alors qu’elle se trouvait sur la zone de campement à Calais. Ils avaient obtenu de l’OPRA le statut de protection subsidiaire et la poursuite de leur parcours allait maintenant se concrétiser au sein de notre CHRS. Il s’agit bien à cet endroit, de concret et de matériel…du matériel, il y en avait, oui, accumulé depuis ces derniers mois ; une pièce avait été entièrement dédiée au stockage d’objets en mauvais état (jouets, vaisselle, cartons, habits…) dont la famille ne se servait plus. Après un rapide tour d’appartement où je sentais ma tension s’élever, je compris par les gestes de Madame, que celle-ci entendait laisser là toutes les affaires qu’ils ne voulaient plus. C’était un point de vue simple, en effet, mais avec lequel je signifiai vite ma désapprobation. Il s’agissait de sortir toutes ces affaires et le rouleau de sacs poubelle 50L que j’avais apporté avec moi allait nous être très utile pour cela. Nous avons effectivement rempli 20 sacs que Madame et moi avons descendus aux poubelles de l’immeuble. Pendant ce temps, le reste de « l’équipe » chargeait la camionnette et une voiture. Environ 2 heures après, nous prîmes la route pour le quartier de l’Elsau. Là aussi, un immeuble, haut, l’appartement au 10ième étage, des escaliers défoncés et deux ascenseurs pas beaucoup mieux. Le déchargement allait bon train mais la fatigue se faisait sentir et le temps filait. Plusieurs allers/retours ou plutôt, montées/descentes d’escaliers, des attentes d’ascenseurs, puis vers la fin, Thomas et moi avions placé devant les ascenseurs les toutes dernières affaires. Madame était restée à présent dans l’appartement avec les enfants et Monsieur, dans le hall d’immeuble, n’avait pas compris que nous allions prendre congé et ne plus remonter cette toute dernière fois avec lui. Nous avons alors signifié notre départ avec gestes en lui adressant un salut de la main. Monsieur, comprenant, tourna la tête dans notre direction et déjà il disparaissait dans le hall ; nos regards se sont fixés, j’ai lu sur son visage un pâle sourire de gratitude illuminé de fragilité et de candeur et c’est alors que mon accompagnement a commencé.


Un petit mot en guise d’introduction
. Dans cet écrit, je vais tenter, à travers 3 moments représentatifs, de rendre compte par petites touches, de quelque chose, majoritairement invisible, à savoir le contenu d’un accompagnement social, sa profondeur humaine. Radiographie, pour mieux visualiser ce contenu, au moyen d’un filtre de réalité cachée allant d’un noir opaque à du blanc radio clair avec toutes les nuances de gris et degrés de netteté. Radiographie d’un accompagnement social, il faut rajouter, en CHRS, c’est l’imagerie la plus cohérente qui m’est venue à l’esprit pour dire qu’en tant que praticienne sur le terrain, je perçois avant tout un accompagnement comme une affiliation (terme que j’emprunte à Robert Castel) à la société ; affiliation avec les creux et les pleins, les bords flous, irréguliers, suspendus, les silences et les vides, les formes esquissées, espérées et émergentes. On n’est pas dedans ou dehors mais toujours dans un processus d’affiliation/désaffiliation, un mouvement dont il nous appartient à chacun de prendre conscience. Ce compte rendu d’un agir à plusieurs va être orienté par la question transversale qui est celle de la « chose parlée » : comment on se parle lorsqu’on ne se comprend pas ? derrière cette question aiguillon, je vais tenter d’expliciter ce qui me semble être l’apport essentiel de l’interprétariat professionnel, ses enjeux dans un accompagnement social.


Le premier moment, « l’arrivée au CHRS », révèle une séquence d’interactions où les ressources mobilisées afin que les différents acteurs puissent, en concert, aller au bout de la tâche qui leur est assignée en un temps scellé (déménagement/ 3heures à peu près), sont, en l’absence d’interprétariat, de l’ordre d’un infra langage. Nos ressources pour communiquer dans ce temps d’activité intense, ne sont pas de l’ordre de la parole car nous ne nous comprenons pas. A partir de là, est déployée une ligne de conduite au travers de laquelle mon collègue et moi- même avons la possibilité d’exprimer une intention, une disposition d’esprit ; tout un matériel comportemental fait de gestes, de postures, d’expressions de visage, de quelques énoncés verbaux très succincts. Les regards, les gestes, les signes de la main, les mimiques voire quelques mots simples, oui, sont les outils de nos échanges et les supports de cette prise de connaissance réciproque. La première impression, quoi qu’on en dise, est souvent marquante et il importe dans ce champ d’observations qu’au final ce soit le ressenti de soutien qui prime. C’est notre manière d’accueillir l’autre. Ce rôle de soutien se concrétise aussi dans une mise en organisation de ce qui apparaît comme un régime de confusion et de brouillard. Rien n’est prêt. Est-ce que les 2 adultes savaient que nous allions venir maintenant précisément ? En effet, j’observerai très vite dans les prochains jours, que le « flou » est intensifié par la situation d’illettrisme des 2 parents. Leur fille aînée, 8 ans et seule « ressource linguistique », peine à comprendre des mots simples en français. Les heures, les dates, les repères dans la journée et la semaine, pour ne donner que ces exemples, ne sont pas maîtrisés. La première chose à mettre en place sera la compréhension de ces données qui paramètrent le temps de la vie sociale et administrative ; pour les nombreux rendez- vous et démarches que nous allons faire ensemble durant 2 années, cela est essentiel. On y arrivera au bout de plusieurs mois, avec un certain nombre de quiproquos qui nécessiteront patience, temps et répétition des 2 côtés. Enfin, le recours ponctuel à l’interprétariat professionnel 1 sera une aide précieuse pour la restauration de liens interpersonnels et la valorisation du sujet comme être parlant et pensant. L’écueil, à l’inverse, en ne proposant pas cet espace de parole possible et compréhensible réciproquement, serait de « chosifier » le sujet et d’instrumentaliser l’accompagnement en le dépouillant de la part d’expression et de choix du sujet, co- constructeur de son parcours d’affiliation.


Moment 2 : « RDV à l’hôpital avec Monsieur » et interprétariat au téléphone Migrations Santé Alsace.
Prenez un rendez- vous à l’hôpital que vous attendez depuis plusieurs mois. Le parcours de soins a déjà été jalonné d’opération chirurgicale, d’une pose de prothèse, de multiples rendez- vous médicaux et après plus d’un an, nous sommes à l’étape de la rééducation physique. Nous patientons ; j’ai pris l’habitude dans ces temps de sortir un journal et après choix ciblé, faire une sorte de lecture à voix basse à Monsieur, tout en regardant les photos de l’article. Courrier International et échanges minimalistes mais Monsieur semble apprécier même s’il garde le silence, dans son incapacité à dire plus que 10 mots en français. Nous cultivons une certaine reliance complice, une familiarisation avec le son des mots autour de cette actualité et je me souviens de cette parole de Charlotte Herfray2 qui, un jour, lorsqu’on lui fît remarquer que l’on n’avait rien compris à ce qu’elle venait de nous dire, rétorqua « c’est pas grave, je parle à votre inconscient ». Rire de l’assemblée auquel fait écho le sourire de Monsieur que j’ai là sous mes yeux.
Nous voici avec le médecin spécialiste et une infirmière. « Pliez le genou ! ». Monsieur ne comprend pas bien, même avec les gestes ; l’infirmière cherche sur son téléphone portable la traduction, veut faire lire à Monsieur. Et là, il y a une fois encore, un moment charnière, où pour lever la confusion ambiante et l’incompréhension réciproque, je dois observer que Monsieur ne sait pas lire. Parce que « être en situation d’illettrisme », c’est de cette réalité dont il s’agit aussi ; écrire et lire. Ce mot (illettrisme), entendu au détour d’une phrase, souvent n’est pas compris dans toute sa profondeur réelle parmi les interlocuteurs auxquels nous faisons face. D’ailleurs bien souvent dans nos démarches, il est passé sous silence et c’est le référent social qui par la suite va pallier à cette incapacité. Cela appelle des adaptations, des ajustements et surtout un supplément de temps que le cadre et les moyens des rendez- vous divers, médicaux et autres (banque, etc…) n’est pas en mesure de mettre en œuvre. Dans ces situations, l’intervention du référent social prend tout son sens comme « facilitateur ». Au bout d’un instant d’examen, le médecin nous remet un livret « d’informations et de consentement éclairé » de 18 pages (la question médicale est vulgarisée) : à lire avant de signer éventuellement l’accord pour une piqûre spéciale qui devrait soulager Monsieur plusieurs mois. Nous repartons et je pense déjà à la suite des actions pour revenir dans 3 mois avec ce qui est demandé à Monsieur, « un consentement éclairé ». Dans les semaines qui suivent, un rendez- vous a pu être organisé avec l’interprète de Migration Santé Alsace au téléphone depuis Mulhouse (seul interprète dans la région parlant la langue rare de Monsieur). Nous allons lire ensemble ce livret, pendant 1H30, et je prends note des questions, heureusement très peu, pour en reparler au médecin. Il s’agira à nouveau de reprendre un rendez-vous téléphonique avec l’interprète pour la traduction des réponses et commentaires médicaux.
Sur le terrain, nous avons souvent été confrontés à des situations où le professionnel de santé (en milieu hospitalier ou de droit commun) ne disposait pas de moyens d’interprétariat. Il incombait à nous-mêmes de mettre en place ce partenariat de travail et d’en assurer le coût (Entraide le Relais). L’interprétariat professionnel apporte du sens ; celui-ci se construit dans l’acte de communication dont nous voyons toute la pertinence dans un parcours de soins de santé comme ici. L’interprète devient un partenaire de travail, que je qualifierai d’incontournable 3, du travailleur social.


Moment 3 : « A la MDPH, RDV avec le médecin conseil et interprétariat présentiel Migration Santé ».

Tout a été organisé, de notre côté, avec présence de l’interprète (venu de Mulhouse), pour optimiser ce rendez-vous « crucial ». La constitution du dossier a été longue et complexe avec différents examens et bilans médicaux, rajouté, un bilan social et personnel. Monsieur demande une reconnaissance de handicap et à pouvoir bénéficier d’une AAH avec un accompagnement AVS. Je reste en retrait, Monsieur est face au médecin, à côté de lui, l’interprète. Le temps de l’entretien va être limité ; le médecin prend connaissance du dossier, puis commencent les questions à Monsieur. La mission de l’interprète est de traduire les propos de part et d’autre. Très vite, la question « pensez – vous pouvoir travailler ? et quel métier ? » La réponse, « Oui. Chauffeur taxi » . Le médecin, « il va vous falloir un véhicule aménagé ». Monsieur….pas de réponse, signes de confusion, sourire en forme d’interrogation ? L’interprète attend. A cet endroit, je m’autorise à prendre la parole malgré tout pour attirer l’attention du médecin sur une information figurant dans le rapport social, la situation d’illettrisme qui rend très difficile à court terme aussi un parcours d’emploi comme autoentrepreneur, chauffeur de taxi en France. Monsieur valide mon propos grâce à la traduction. Le médecin comprend ainsi un peu mieux les limites de la situation actuelle de Monsieur ; l’entretien dure encore un peu, puis nous repartons après des salutations cordiales et sourire de Monsieur.


En guise de conclusion. Durant 2 années en CHRS, le travail de co-construction, de réorganisation de la vie de cette famille a été un processus multifactoriel engageant toutes les personnes en relation avec cette entité bouleversée. Face à ce cumule de vulnérabilités, le relationnel, comme base de sécurité et de partage a été déterminant. Il s’agit là, d’un véritable travail, mené en équipe aussi ; toutes ces modalités de contact, sous des apparences de banalité, ne vont pas de soi. Cet étayage relationnel allié à la dimension de reconnaissance, on l’a vu, se compose aussi de « pseudo- conversations », d’interactions dont les éléments constituants ne sont pas les prises de parole des sujets mais des gestes stylisés de la main, des hochements de tête, d’autres mouvements divers. Nous savons aussi que dans le flux des évènements de la relation, est logée de manière diffuse la notion de « face ». Arriver à signifier à l’autre, de manière constante et diffuse, qu’il peut avoir l’assurance de « garder la face »4, d’être reconnu comme sujet parlant et pensant en dépit du cumul des empêchements ou vulnérabilités, c’est jeter les bases de la confiance, gage de réparation. De plus, dans toute cette complexité banalisée, l’assurance donnée à chacun, par l’interprétariat de liaison, de pouvoir jouer son rôle de transmetteur et récepteur de messages ordonnés et parlés, est primordial.
Au cours de cet accompagnement, il m’aura été donné d’observer et valoriser les devenirs minoritaires au sein de cette famille. Les mouvements d’augmentation ou de diminution de la puissance d’agir, les alliances amorcées avec différentes possibilités d’être. Dans toute cette complexité, porter attention sur ce que les êtres et les choses sont capables de produire, sachant que rien ne se répète jamais à l’identique, a été mon fil conducteur, y compris dans les moments de découragement. Car la pratique sociale est toujours en situation, aux prises avec « ce qui arrive ».

Monsieur et moi marchons sur le trottoir du côté de la Place de l’Etoile. Nous allons à un RDV et nous ne sommes pas en retard mais pas trop en avance non plus. Monsieur est concentré sur ses pas pour ne pas trébucher. A un moment, il ralentit, se met un peu de côté pour me laisser passer devant lui. Au passage, je lui dis « merci ! » …..et là, il me répond tranquillement « service » . Je le regarde, l’air interrogateur et amusé, « vous connaissez ce mot ? service ? ». Monsieur… « oui, toi ».
Effectivement, il m’avait souvent entendue le lui dire quand il me remerciait pour une chose ou l’autre, banale. Et alors que nous rentrions dans le cabinet médical, c’est moi qui arborait un sourire.

 

Anne Sophie Janser

 


Notes :
1. Définition de l’interprétariat professionnel, in Charte de l’interprétariat médical et social professionnel en France (adoptée à Strasbourg, le 14.11.2012) : l’interprète en milieu médical et social exerce de façon qualifiée une fonction d’interface verbale entre plusieurs individus ou groupes ne parlant pas une même langue. Pour ce faire, il met en œuvre sa maîtrise des langues utilisées et sa connaissance technique de traduction orale. La dénomination « interprétariat en milieu médical et social » définit une forme d’interprétariat de liaison exercé dans les contextes spécifiques des champs médical, social, médico-social, éducatif et administratif. Et Haute Autorité de Santé, Référentiel de Compétences, Formation et Bonnes Pratiques « Interprétariat linguistique dans le domaine de la santé » Octobre 2017, page 10 Définition de l’interprétariat dans le domaine de santé. L’interprétariat linguistique dans le domaine de la santé garantit, d’une part, aux patients/usagers, les moyens de communication leur permettant de bénéficier d’un égal accès aux droits, à la prévention et aux soins de manière autonome et, d’autre part, aux professionnels, les moyens d’assurer une prise en charge respectueuse du droit à l’information, du consentement éclairé et libre du patient et du secret médical.

2. Charlotte HERFRAY (1926- 2018), psychanalyste strasbourgeoise, maître de conférence à l’Université de Strasbourg, écrivain ; elle a travaillé sur la relation aux autres, l’autorité, la vieillesse et sur l’histoire de l’Alsace et de ses traumatismes.

3. La veille et la suppression des obstacles à la communication afin d’assurer l’accès de tous aux droits sont inscrits comme recommandations ou obligations, selon les cas dans : (extraits) ° les cadres réglementaires européen et français pour la promotion des droits et l’accès équitable aux soins de santé de qualité (HAS Référentiel de Compétences, Formation et Bonnes Pratiques « Interprétariat linguistique dans le domaine de la santé » Octobre 2017, p11, L’interprétariat dans le domaine de la santé garantit aux personnes allophones ( peu ou non francophones) les moyens d’expression et de compréhension afin qu’elles puissent se poser comme sujets autonomes, visant ainsi leur égal accès aux soins et aux droits. ° complétés par les cadres règlementaires propres aux institutions médicales et sociales française ( ex : loi 2 janvier 2002 « Démocratie Sanitaire », loi 26 janvier 2016 de « Modernisation du système de santé » art 90 , Codes de l’action sociale et des familles , droits des usagers des établissements et services sociaux et médico- sociaux) ° ainsi que les priorités, recommandations définies par les Programmes Régionaux d’Intégration des Populations Immigrées déclinant les orientations des politiques publiques sur les différents régions du territoire national.

4. Ce terme « face » désigne « la valeur sociale positive » qu’une personne revendique par sa ligne d’action au cours d’un contact particulier. La « face » n’est pas logée à l’intérieur ou à la surface de son possesseur mais elle diffuse dans le flux des évènements de la rencontre. Lorsque la personne a ainsi l’assurance qu’elle réussit à garder la face, sa réaction est faite de confiance. Dans cet ordre d’idée, le tact désigne la capacité qui permet d’épargner la face et les sentiments de quelqu’un qui se trouve en position embarrassée. D’après GOFFMAN E., les rites d’interaction, Ed. De Minuit, Paris, 1974 cité. Cité dans mémoire de DESS AS Janser, 2004- 2005, Université Marc Bloch, Strasbourg, « comment se joue la relation d’amorçage entre un travailleur social et la personne accueillie au regard de la question de l’articulation entre la prise en compte de la difficulté de l’autre et l’exigence de l’éprouver pour initier une relation qui soit mutative et génératrice de vie ».